Bien que les couteaux néolithiques diffèrent par leurs formes et leurs modes de fabrication, tous ont en commun une lame en silex à retouches bifaciales, souvent amoureusement travaillée (Orgnac l'Aven), mais parfois aussi simplement fonctionnelle (couteau de Ötzi).
Le manche
Les manches peuvent être en ivoire (une dent d'hippopotame pour le couteau du Gebel El Arak), en os ou en ramure animale, en matière végétale: bois sculpté, ligatures en joncs (Charavines).
J'utilise des sections de merrain de cerf ou de renne, parfois de bois végétal.
Les fixations
La lame est maintenue dans le manche grâce à une colle de fixation qui peut-être à base de goudron, de résine de pin, de bétuline... J'utilise ici une colle à base de cire d'abeille et de résine de pin.
Des ligatures en tendons de cerf trempés dans de la colle de peau de lapin assurent la fixation définitive.
Fabrication de la lame
L'étude des découvertes archéologiques fait apparaître 3 phases de fabrication de la lame:
• Taille de la préforme au percuteur tendre • Polissage intégral • Retouche par pression
Phase 1: TAILLE DE LA PREFORME
Je pars d'un éclat épais, débité au percuteur dur à partir d'un rognon de silex, ici du Bergeracois avec un magnifique coeur de manganèse.
Le bulbe de percussion, très proéminent doit être enlevé...
Un coup de percuteur dur bien placé permet de se débarasser du bulbe. D'autres enlèvements aux percuteurs dur puis tendre permettront de préparer cette face et d'entamer l'affinage de la pièce.
La face corticale, convexe n'a pas été encore touchée car je me suis concentré sur la face d'éclatement de l'éclat.
Je commence à présent la retouche sur la face corticale: ici le premier éclat débité.
Peu à peu la face supérieure de l'éclat est débarassée de tout son cortex. L'éclat a perdu en largeur, mais aussi et surtout en épaisseur...
... au besoin j'effectue des enlèvements lamellaires afin d'affiner et de régulariser chacune des faces de la préforme.
Voici la face supérieure de la préforme à un stade intermédiaire...
... et voici la face inférieure: la partie noire au manganèse est pratiquement ôtée: la beauté de sa couleur n'a d'égal que sa difficulté à être taillée. Les petites inclusions blanchâtres dans le silex, sur cette face, risquent de poser problème lors de la retouche par pression...
Voici à présent la préforme terminée. Ici vue de la face supérieure sur laquelle subsistent encore de petites traces de cortex aux extrémités...
Ici la préforme vue de profil: elle fait un peu moins d'un centimètre, mais le polissage et surtout la retouche par pression l'affineront encore.
Autre vue de la préforme du futur couteau en silex... Il m'aura fallu un peu moins de 1/4 H pour arriver à ce stade à partir de l'éclat brut d'origine. A ce stade, la préforme doit être polie intégralement.
Phase 2: POLISSAGE
Le polissage sur meule de grès nécessite quelques additifs afin d'augmenter le mordant de la meule. Je concasse donc des déchets de silex directement sur le meule, à l'aide d'un percuteur en granit...
... puis, ayant ajouté de l'eau pour lier le tout (le mélange se nomme "potée"), je commence à frotter énergiquement chaque face de la préforme sur la meule...
C'est un travail long, pénible et passablement monotone qui necessite plusieurs heures selon le degré de polissage souhaité. Nous sommes deux à nous relayer durant près de 2H30...
Le polissage gomme les aspérités de chaque face et y crèe une convexité régulière qui facilitera les futurs enlèvements effectués en retouche par pression: c'est juste une question de temps et d'énergie !
Les bords de la préforme (les futurs tranchants de la lame) sont également polis. Je les biseaute légèrement afin d'y créer un plan de compression.
Après 2H30 d'efforts la lame de silex est enfin polie: les aspérités ont disparu, mais certains negatifs, en creux restent visibles. Intégralement rayée, la lame présente n'a pas fière allure !
Phase 3: RETOUCHE PAR PRESSION
A l'aide d'un compresseur à pointe de cuivre, je presse sur les bords biseautés afin de détacher des lamelles parallèles et régulières sur la première face. Il serait possible d'utiliser un compresseur en bois animal, mais je réalise des couteaux d'époque chalcolithique à laquelle le cuivre était connu et utilisé.
Je commence par retoucher la pointe car les enlèvements y sont moins longs. Il faut atteindre le milieu de la pièce afin de pouvoir gommer toute trace de polissage. Chaque négatif laisse une arête qui sert de guide à l'enlèvement suivant.
La première passe a permis de retoucher cette face sur plus de la moitié de sa surface. Un accident de taille à ce stade (rebroussé par exemple) imposerait un re-polissage intégral de la face de la lame... et après tous ces efforts, je n'y tiens pas !
Je commence à retoucher le bord opposé de la pièce, cette fois-ci en commençant par la base de la lame (choix personnel sans nécessité technique). La tension baisse un peu car ces enlèvements-ci n'ont pas à être aussi longs que les précédents pour ôter les traces de polissage.
Petit à petit je progresse vers la pointe de la lame. Si de petits éclats de silex ne se détachent pas d'eux-même, il est possible de les aider avec l'ongle...
Et voilà la première face de la lame de silex intégralement retrouchée sans encombre. L'ensemble des retouches n'aura pris que quelques minutes, c'est un travail physique, mais assez rapide s'il se passe bien.
Avant de retoucher la seconde face, je régularise les deux tranchants, en supprimant les petites corniches qui se sont crées entre deux négatifs d'enlèvements. Une fois le fil de la lame rendu rectiligne, je l'égriserai copieusement afin de recréer un biseautage qui servira de plan de compression.
Les tranchants présentent une micro denticulation qui augmente le pouvoir coupant de ce type de couteau, à la manière des couteaux à pain.
Après avoir vigoureusement égrisé les bords de la lame de silex (à l'aide d'un galet de granit), je suis prêt à retoucher la seconde face: avec un peu de chance, tout se passera aussi bien que pour la première face !
Et c'est reparti ! Je commence encore par la pointe, en utilisant la crête laissée par l'enlèvement précédent pour guider l'éclat jusqu'au centre de la pièce. La pression nécessaire pour détacher chaque éclat avoisine les 30 kg...
Jusqu'ici tout va bien, les éclats sont assez longs et parallèles...
... et le travail se poursuit petit à petit... Ici une petite erreur: si le dernier éclat a bien filé, le précédent en revanche n'est pas allé bien loin ! Je devrais réaliser un enlèvement qui devra traverser pratiquement toute la pièce lorsque j'attaquerai l'autre bord afin de supprimer les traces de polissage... ou bien recommencer l'intégralité de cette face !
Je reprends les enlèvements à partir de la base et me rapproche du petit problème évoqué précédemment...
Ouf ! Je suis passé ! Cette seconde face est terminée, je n'ai plus qu'à fignoler les tranchants en les rendant aussi rectilignes et réguliers que possible.
La lame a été huilée afin qu'elle prenne mieux la lumière. Les traces de cortex visibles à la base de la lame de silex seront supprimées lorsque je céerai la soie d'emmanchement.
Toujours en travaillant par pression, je découpe 2 épaulements à la base de la lame afin de dégager une soie (ou pédoncule) destinée à être emmanchée. A ce stade, la lame de couteau ressemble à une pointe de lance et les traces de cortex sur la base ont disparu.
Je crée alors une micro denticulation sur chaque tranchant en enlevant de minuscules éclats...
... cette opération méticuleuse est celle qui donne toute son efficacité au futur couteau: elle prend plusieurs minutes car je fignole sans relâche !
Et voilà la lame de couteau terminée ! Reste maintenant à réaliser le manche. Je coupe un segment de bois animal (cerf ou renne) long d'une dizaine de centimètres.
Fabrication du manche
Ici je fore la partie médullaire du bois à l'aide d'une robuste lame de silex sur laquelle j'ai créé un fort perçoir en la retouchant à l'aide d'un percuteur dur. Je dois forer assez profond et assez large pour que la soie d'emmanchement s'insère sans problème dans le manche.
A l'aide d'une lame de silex transformée en scie, je découpe deux encoches sur les côtés du manche. Ces encoches serviront d'assise aux épaulements de la lame.
J'affine également l'extrémité du manche en la martelant avec le bord vif d'un gros éclat de silex, ou, comme ici en la rabotant avec une lame de silex...
... et je polis ensuite le tout sur une meule dormante en grès. Cette image montre l'affinage de l'extrémité du manche ainsi qu'une des découpes destinée à recevoir les épaulements de la lame.
J'insère la lame de silex dans le manche en bois animal afin d'en vérifier le bon ajustement.
Ligatures, colle et resine
Avant de solidariser la lame et le manche, je grave la base de la lame à l'aide d'une meule en diamant. Je réalise un symbole moderne (#) afin d'identifier la lame comme une réplique et non pas un original car rien ne permettrait de distinguer une lame moderne d'une authentique...
Afin de réaliser les ligatures, je martèle des tendons de cerf entre deux galets. Le martelage libère peu à peu les fibres tendineuses.
En séparant les tendons martelés j'obtiens un faiseau de fibres qui, trempées dans de la colle de peau me permettront de ligaturer la lame au manche.
En mélangeant de la résine de pin et de la cire d'abeille (70% de résine, 30% de cire d'abeille) je réalise une colle qui maintiendra la lame du couteau dans le manche. Trop de résine rendrait le mélange cassant, trop de cire d'abeille le rendrait trop mou: tout est affaire de dosage.
J'allume un feu sous le mélange et laisse mijoter quelques dizaines de minutes jusqu'à ce que tout ait fondu. Concession au modernisme, j'utilise la gamelle du chien et un brûleur à gaz, mais une pierre creusée posée sur un foyer allumé à l'archer est tout à fait envisageable pour qui veut pousser le vice.
Après quelques minutes la résine et la cire d'abeille ont complètement fondu, la colle est prête. Certains utilisent de la bétuline (brai de bouleau) au lieu de cette colle. Considérant qu'au néolithique le climat de la région que j'habite était trop chaud pour que les forêts de bouleaux se développent, je préfère ce mélange-ci... affaire de goût.
Je verse la résine brûlante dans le manche et vide ce dernier plusieurs fois de suite afin de permettre au mélange de diffuser dans chaque interstice de la moelle, puis après avoir rempli une dernière fois le manche du couteau...
... je trempe la soie de la lame de couteau dans la résine chauffée...
... et insère la lame dans le manche. Le surplus de résine déborde...
...mais une fois solidifiées, les coulures sont faciles à ôter. Ce mélange se solidifie à température ambiante en quelques secondes. Cette résine est suffisante pour solidariser la lame du couteau dans son manche, mais par pour garantir un parfait ajustement, aussi dois-je ligaturer la jonction lame / manche avec des tendons.
J'ai fait mijoter des morceaux de peau de lapin dans de l'eau bouillante durant plusieurs heures afin de libérer les collagènes et de réaliser une colle de peau. Les cartilages, vessies natatoires, sabots permettent également d'obtenir une telle colle. Ce mélange fond à la chaleur, mais durcit terriblement en séchant.
Je trempe dans la colle de peau chauffée un faiseau de fibres de tendons de cerf afin de bien les imprégner, ce qui les assouplit également. Ce mélange est extrêmement pégueux et sert également à fixer les pointes de flèches sur leur hampes, ou à rigidifier les dos de certains arcs....
Je pose le faiseau de fibres à plat sur la lame de silex, entoure cette dernière, puis recouvre petit à petit l'extrémité du manche.
Je lisse avec le pouce les fibres de tendons afin d'obtenir une ligature propre et régulière...
... ET VOILA ! Notre couteau néolithique à lame de silex est enfin terminé, après 4H30 d'efforts. Je laisserai sécher la ligature 24H avant de l'utiliser.
EST-CE QUE CA COUPE ???
La question qui revient sans cesse est: "Est-ce que ça coupe ?".
Il va sans dire que si les néolithiques ont pris la peine de fabriquer des couteaux de ce genre, c'est que la réponse doit être: OUI!!! Mais comme le monde est plein de Saint Thomas, rien ne vaut le rôti de boeuf de midi pour s'en convaincre.
Le silex étant plus dur que l'acier, il est impératif d'utiliser une planche à découper en bois sous peine de rayer le plat à viande qu'il soit en inox ou en porcelaine.
L'EFFICACITE DE CES COUTEAUX A LAME DE SILEX EST REDOUTABLE !
Le couteau néolithique à lame de silex terminé
Ces images sont tirées
des 13 vidéos illustrant
la chaine opératoire
des couteaux néolithiques,
visible ici